Simon Laks (1901-1983)


Eléments pour un autoportrait de Simon Laks.

Extraits de Episodes, épigrammes, épitres (Londres 1976)
Traduits du polonais par André Laks

[Prélude, p. 9s.]

Comme probablement tout homme normal, j’ai beaucoup de défauts et peu de qualités, à ceci près, il est vrai, que les autres considèrent en général mes défauts comme des qualités, et mes qualités comme des défauts ; et comme il n’est pas possible de plaire à tout le monde, je m’efforce de satisfaire la seule personne au monde avec laquelle j’entretienne en gros de bonnes relations – c’est-à-dire moi-même. Il est vrai qu’il arrive que cette satisfaction personnelle converge avec la satisfaction d’une tierce personne, mais ce n’est là ni mon mérite ni mon intention, mais plutôt une exception bénéfique à mon endroit dont je suis reconnaissant aux cieux.
  Dans mes plus jeunes années, ce qui me caractérisait était une modestie démesurée et une forme d’auto-négation, à la frontière de l’égarement. C’était comme un don de Dieu : j’en étais doué, comme on est doué d’aptitudes, de talent ou de génie. Quand je me remémore ces années-là, une terreur m’envahit : quelle pouvait être alors la cause d’un tel auto-effacement ? Car ces symptômes allaient de pair avec une dévalorisation maniaque de ma propre personne, et même avec la négation de mon existence matérielle. Je ne croyais simplement pas que «je fûs» – et cela en dépit du fait que « je pensais », et ce beaucoup. Je m’étonnais de ce que les gens qui me rencontraient dans la rue me vissent (les mendiants constituaient une exception, mais quel genre d’exception?). Il arrivait que, voulant me convaincre moi-même de ce que ma non-existence était une chimère, j’arrêtais soudain quelque passant pour lui demander l’heure – alors même que je possédais déjà à l’époque une montre en parfait état de marche ; ou bien un agent de police, pour lui demander le chemin que je parcourais tous les jours et que je connaissais par coeur.
  Bref, j’étais l’exemple idéal d’un individu maladivement affligé de ce que les Allemands appellent «Minderwertigkeitsgefühl», [...], une forme d’abaissement qui atteignait dans mon cas à un niveau particulièrement profond. Evidemment, je me sentais en ces temps très malheureux, mais je n’avais aucune idée de la façon dont je pouvais me rendre heureux. Jusqu’au jour où...
... je lus quelque part – ou peut-être quelqu’un me le dit-il – que la modestie véritable ne repose pas du tout sur le fait qu’on pense du «mal» de soi, mais sur le fait que l’on dise du mal de soi ; de soi, on peut parfaitement et même on doit penser le plus grand bien possible, habilement et sans ostentation.
  Je dois avouer que cette interprétation inattendue de la notion de «modestie» me parla tout de suite puissamment; bien plus, une transformation radicale s’opéra en moi, comme par un coup de baguette magique. Comme ce que j’ai à faire, je m’efforce de le faire le plus rapidement et le mieux possible, je me mis à penser à mon propos de la manière la plus flatteuse, et à dire sur moi les choses les plus horribles. Ayant atteint dans cet art une pratique suffisante – pour ne pas dire une véritable maîtrise –, j’entrepris de convertir mes connaissances et mes amis à cette foi néophyte. Mes efforts se révélèrent cependant vains: tous, comme un seul homme, préféraient penser à leur propos de la manière la plus flatteuse, et parler d’eux-mêmes de manière plus flatteuse encore.
  Au fur et à mesure que les années passaient, ces deux principes : modestie dans l’usage public et suffisance dans l’usage privé se rapprochèrent, s'entre-choquèrent, s'encastrèrent et se pénétrèrent – jusqu’à finalement parvenir à se limiter réciproquement. Naturellement, ceci se produisit sur le fond d'événements et d'expériences plus profondes – comme il en va dans toute vie ordinaire.... ».

* * * *

[Un échange avec le critique musical Tadeusz Kacinski, p. 80ss.]

S. Laks à T. Kacinski
Paris, 29 Septembre 1971

.... Je vous remercie beaucoup, beaucoup, «du contenant et du contenu», comme on dit ici, autrement dit de votre bonne lettre et des propositions malhonnêtes qu’elle comporte. Elles ont provoqué en moi des sentiments contradictoires, d’un côté, un orgueil complaisant, et d’un autre – un vertueux embarras. Orgueil – car comment peut-on résister à la tentation, quand on apprend de façon inattendue que notre personne compte un tant soit peu quelque part, pour quelqu’un, et pour quelque chose ? Embarras – parce que je ne sais dieu quoi répondre.
  Car que puis-je écrire sur la Société [des compositeurs polonais] sur le pavé de Paris après tant d’années ? Peut-être, inspiré par le souffle du Prophète, que «seul apprend à t’aimer celui qui t’a perdue» ? Ou que «c’est aujourd’hui que je vois dans tout son éclat ta beauté, et je la décris parce que je me languis de toi» ? Je le pourrais, mais je m’exposerais sans doute au reproche que cela n’a rien à voir avec la musique. Cela a pourtant bien à voir avec elle, et même beaucoup. Mais tout le monde ne l’entend pas...
  Vous me demandez d’écrire « quelques mots sur moi-même, et pas seulement sur moi-même». Ce n’est pas du tout facile. Je n’aime pas écrire à mon propos, j’ai toujours considéré que c’était le sujet le plus ingrat qui soit. S’agissant des autres, je réussis mieux, mais pas non plus toujours. J’aime dire aux gens des choses désagréables en pleine face, et des choses agréables derrière leur dos. Mais une chose est de dire, autre chose est d’écrire, et cela publiquement. Scripta manent. Par prudence, on se coule nolens volens dans le monde des lieux communs, tous les mots se ressemblent, la vérité sonne comme un mensonge, la considération comme une flatterie vide. Le langage musical contemporain n’a pas ces problèmes – je pense à la musique indépendante des mots vivants – ; là, tout passe, la vérité ne ressemble même pas au mensonge, parce qu’elle ne ressemble à rien. Le roi va nu indépendamment du temps qu’il fait, et il ne s’enrhume même pas. Tous – disons : presque tous – considèrent qu’il est revêtu d’un habit magnifique, il n’y a pas d’enfant qui puisse le détromper, seulement des adultes. Que des flatteurs.
  Mais j’oublie votre sujet prochain, la Société. Vous écrivez qu’en raison de vos recherches dans les archives, vous «avez toujours affaire à moi». Bien fait. Il ne fallait pas commencer. Car qu’il ne soit pas agréable, généralement parlant, d’avoir affaire à moi, c’est là l’opinion de mon proche entourage, et sans doute non sans raison. (Il y a évidemment des exceptions, comme à toutes les sottises). Les moulins à vent, grands et petits, étaient mes jeux préférés dans mes années d’enfance ; devenu adulte, et ne pouvant m’en débarrasser, j’ai commencé à les combattre, et ayant commencé, je n’ai pas arrêté jusqu’à ce jour. Le plus volontiers s’agissant de causes perdues d’avance. J’ai combattu avec d’autant plus d’acharnement qu’elles étaient perdues. Et quand je regarde maintenant en arrière, vers les idylles champêtres de mon enfance... – (je ne sais pas être possédé par l’esprit prophétique), je ne peux pas ne pas constater que j’ai eu – et que j’ai toujours – une vie magnifique, et que si j’osais, je changerais le «siècle de défaite» de Mickiewicz en «siècle de victoire».
  Et donc, mes souvenirs de la Société ? Ce sont déjà aujourd’hui des temps immémoriaux, relevant d’autres étalons de pensée, de valeur et d'appréciation. Nous avons jadis parlé de ces choses dans les colonnes de Ruch1, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter aujourd’hui. D'ailleurs, je ne suis plus à présent entièrement persuadé – comme je l'étais alors – que ce chapitre, pour passionnant qu'il soit en lui-même, apporte quelque chose à l’histoire de la musique polonaise. Peut-être à titre d’anecdote ou d’éphéméride ? Vous, que la poussière de ces archives retient maintenant, en jugerez certainement mieux que moi, qui en suis tellement éloigné par le temps et l’espace. Je ne peux donc rien vous remettre par le charmant intermédiaire de madame Szymulska. Je vous prie de ne pas interpréter mes paroles comme un «refus». Si, au lieu de me demander d’improviser, vous voulez me soumettre un certain nombre de questions concrètes, cela me serait plus facile d’y répondre, sinon à toutes, du moins à quelques unes d’entre elles.
  Avec mes amitiés et tous mes voeux

SL

* * * *

[Echange avec Tadeusz Glinski, p. 102ss. ]

T. Glinski à S. Laks
Welland, 16 Avril 1975

.... Depuis mon retour [de Windsor] je travaille à pleine puissance. S’agissant des mémoires pour Ruch, j’en suis à la troisième partie intitulée « De retour en Pologne » – mes souvenirs sur Szymanowski. J’écris justement sur l’épisode avec Eugène Morawski et beaucoup de détails m’intéressent au plus haut point. Si vous acceptiez d’en rappeler quelques-uns, je vous en serais très reconnaissant, à savoir :
1) Avez-vous connu Morawski à Paris et avez-vous pris part au concert de la Société des jeunes compositeurs polonais à Paris où la musique de Morawski fut exécutée ? Quel écho sa musique eut-elle ? Pourquoi est-il resté inconnu à Paris ?
2) Quelle opinion avez-vous de la musique de Morawski ? Perkowski la juge sans valeur, mon opinion est quant à moi quelque peu différente. Après l’audition de «Ondines» j’ai écrit dans Muzyka un article favorable, qui a provoqué la fureur de Szymanowski et de son camp (...)
Et maintenant, je vous remercie encore de vos gentille lettre, vous salue et retourne à Szymanowski et Morawski.

 

S. Laks à T. Glinski 24 Avril 1975

Cher Mateusz,

Je réponds le plus rapidement possible à votre lettre du 16. Je vous souhaite avant tout de pouvoir être le plus longtemps possible «very much alive».
  Vous m’interrogez sur Morawski... Ce sont des temps très reculés et je ne peux pas vous fournir d’informations précises, ne sont restés que des souvenirs nébuleux. Je vois donc comme dans un brouillard la silhouette de Morawski au milieu de la Société, et moi-même à un concert de musique polonaise où l’on jouait Szymanowski ? Tansman ? Perkowski ? en tout cas certainement «Ondines» de Morawski. 
  Mon opinion diffère de la vôtre, je n’ai pas d’inclination pour la musique de ce dernier. Pourquoi n’est-il pas connu à Paris ? Ne pas être connu n’implique pas nécessairement qu’on manque de talent, mais, dans le cas présent, je suis d’avis que tel est le cas. Il n’y a simplement pas de raison pour laquelle il devrait être connu. Dans le Dictionnaire des Musiciens Polonais que je possède, Morawski occupe une grande place, presqu’autant que... Franciszek Ryling, mais avez-vous jamais entendu parler de Franciszek Ryling, violoniste, pédagogue et compositeur ? Sans doute autant que vous auriez entendu parler de moi, si nous ne nous connaissions pas personnellement.
  Vous excuserez de la maigreur de ces informations, je peux vous assurer que si vous m’aviez interrogé sur moi-même, j’aurais pu vous dire beaucoup plus. Je regrette de ne pouvoir rien vous communiquer des épisodes ou incidents entre Morawski et Perkowski. Pourquoi ne demandez-vous pas à Perkowski lui-même «ce qui s’est passé» ?

Salutations sincères

SL

 

T. Glinski à S. Laks,
Welland, 29 Avril 1975

Cher Simon,

Votre petite lettre du 24 courant est arrivée justement aujourd’hui et je vous en confirme chaleureusement sa réception, et, comme toujours, sa lecture attentive.
  Je ne partage pas votre opinion sur la musique de Morawski ; face au déficit de sa génération – Szymanowski excepté, naturellement –, si l’on compare sa musique à celle des Rytel, Joteyk, Wienawski, la musique de Morawski m’a semblé remarquable. Il a même reçu des prix, reconnu par des jurys dans le sein duquel se trouvaient des personnalités comme Mlynarski, Szopski, Maliszewski, dont on ne peut nier la compétence. J’écris beaucoup sur Morawski, mais principalement en relation avec son rôle dans l’affaire de la disparition de l’Académie de Musique et de la querelle avec Szymanowski.
  Ce Franciszek Ryling, qui est-ce ? Je n’ai jamais entendu parler de lui. Dans quel dictionnaire de musiciens l’avez-vous déniché ?
Meilleures salutations

MG

 

S. Laks à T. Glinski
Paris, 13 mai 1975.

Cher Mateusz,

Nous avons passé deux semaines loin de Paris, privés de contact avec le monde, d’où la lenteur de ma réponse à votre lettre du 29 avril, que j’ai reçue après notre retour à la maison.
  S’agissant de Morawski, je regrette – bien que sans excès – de ne pouvoir changer d’avis, même pour vous. Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que vous partagez presque complètement mon opinion sur Morawski. Vous écrivez en effet : «si l’on compare sa musique à celle des Rytel, Joteyk, Wienawski, la musique de Morawski m’a semblé remarquable...» Cette simple liste, c’est-à-dire la possibilité d’établir une comparaison entre celui-ci et ceux-là, ne parle pas à l’avantage de votre favori. S’il était possible de déclarer que la musique de Morawski est moins bonne que celle de Szymanowski, ou – pardon – de Chopin, cette comparaison ne serait pas une moindre reconnaissance du talent de Morawski. Mais – malheureusement –, on ne peut citer ces trois noms en même temps. Des prix ? On prime bien des choses sur cette sainte terre. Cela n’est pas nécessairement significatif, et, de toute façon, le plus grand prix ne change pas la valeur de l’oeuvre primée. C’est bien dommage ... (car j’ai aussi autrefois reçu des prix).
  Franciszek Ryling figure dans le Dictionnaire des musiciens polonais, publié par les éditions musicales polonaises (PWM) en 1962 sous l’égide de l’Institut de l’art polonais de l’Académie des Sciences. Vous y figurez également, et largement, moi aussi – un peu plus modestement, mais pas du tout à un rang inférieur.
  Tout comme vous, j’ai rencontré Franciszek Ryling pour la première fois dans le dictionnaire sus-dit, et il en va sans doute de même pour lui à mon égard ; aucun de nous deux n’a donc de raison de regarder l’autre de haut.
Et peut-être sommes-nous justement vous et moi en train de l’immortaliser ?
Je vous adresse mes meilleures salutations.

SL



dernière mise à jour : 24 janvier 2011